Entretien avec un enseignant chercheur de psychologie clinique et psychopathologie

Pouvez-vous vous présenter et nous expliquez ce qui vous a poussé à enseigner cette matière ?
Avant tout je suis psychologue clinicien, j’ai travaillé comme tel pendant 15 ans dans un hôpital de jour psychiatrique. Ce n’est qu’après cette expérience que je suis entré à l’université pour enseigner cette discipline. Actuellement je suis aussi psychothérapeute. Enseigner le métier que l’on aime et exerce, c’est vraiment intéressant (ça nous aide à prendre du recul, à rester à jour et à progresser) et agréable (on y croit, alors on cherche à le partager et à former les futurs collègues).
Ce qui m’intéresse dans la pratique de la psychologie clinique, c’est d’une part l’aide psychologique que l’on peut apporter aux personnes en souffrance psychique, et d’autre part, l’envie de mieux comprendre le fonctionnement psychique (et sans doute le mien par la même occasion !) surtout quand il dysfonctionne en raison des troubles psychiques. Mais en psychologie, on s’intéresse aussi au « normal » (en situation de travail, social, d’orientation, de développement, etc.)

Pour en revenir à la filière psychologie, combien d’étudiants en première année accueillez-vous et
de quel BAC viennent les élèves ?
Cela varie suivant les années, mais nous accueillons autour de 800 étudiants en L1.
La majorité vient de bacs généraux et une partie importante vient de bacs pro ou techno.

Comment se passe une journée en première année de Licence ?
Cela dépend des emplois du temps construits par chacun. Mais une journée « moyenne » ou « théorique » est constituée de quelques heures de cours, un peu de cours magistraux et plus de cours de TD. Une fois les cours finis, l’étudiant peut aller en bibliothèque pour travailler ou chercher des livres nécessaires à ses études ou à sa culture générale.
Puis, rentré chez lui, il reprend ses cours, les met au propre et commence le travail demandé pour le cours suivant. Bien sûr, il faut aussi prendre le temps de la vie sociale, amicale et familiale, ne pas négliger le repos et les loisirs ! Le temps des études ne doit pas être un sacerdoce, mais, au mieux, des années intéressantes et agréables.

Comment les étudiants en L1 doivent-ils organiser leur travail ?
Il n’y a pas de méthode unique, les uns vont travailler de façon très régulière, d’autres par à coup… Malgré tout, quelques conseils de base :
  • Venir en cours, même en amphi !
  • Prendre des notes de façon efficace puis les remettre au propre régulièrement après les cours (le plus tôt = le mieux, tant que c’est chaud…), cela permet de commencer à mémoriser et ça prépare les révisions d’examen,
  • Se faire aider, demander soit aux enseignants ou à d’autres étudiants quand c’est nécessaire, ne pas rester isolé face à une difficulté, aller vers les autres, créer un petit groupe d’étudiants (pour s’entraider, comparer ses notes, transmettre ses cours si un s’absente, etc.), bref, ne pas s’isoler.
  • Utiliser les cours en ligne, les forums pour compléter les cours (pas pour les remplacer !)
  • Prendre soin de soi, ne pas négliger le repos, la détente, les amis, le plaisir, même à l’université !
Je rajouterais l’importance de la culture générale dans la discipline choisie et les disciplines proches (en psychologie, toutes les sciences humaines sont importantes : sociologie, philosophie, histoire…). Donc lire (essais, livres théoriques, articles scientifiques et de vulgarisation, écouter (conférences, radios…), regarder des documentaires, explorer un thème sur internet, discuter sur des thèmes proches de la psychologie. En bref, il ne faut pas se contenter des cours, mais s’ouvrir au-delà, pour mieux comprendre l’intérêt et le sens des cours.

Si on devait quantifier le travail personnel, combien d’heures de travail personnel, pensez-vous que les étudiants de L1 doivent-ils fournir ?

Là encore ce sera variable selon l’étudiant, ses capacités, sa motivation, son organisation, sa disponibilité, le cours concerné… De façon générale la charge de travail augmente durant les études, chaque année demandant plus d’engagement que l’année précédente. La L1 n’est donc a priori pas l’année la plus difficile à réussir. Cela dit, pour réussir il faut respecter les conseils ci-dessus et cela prend du temps. Faire des études c’est un vrai investissement en temps.
On pourrait estimer le temps de travail hors cours à 2 ou 3 fois la durée des cours. Mais c’est très variable suivant les cours et selon ce que l’on considère être du travail personnel  : lire un livre de psychologie qui nous passionne, est-ce du travail ? Faire une interview de professionnel sur un métier qui nous intéresse, est-ce du travail ?

Quel est le principal défaut des étudiants de L1 ?
Cela dépend de chacun bien sûr. Il n’y a pas d’étudiant de L1 type. Certains cependant arrivent d’emblée avec plus d’obstacles à surmonter que d’autres. Environ la moitié ne sait pas ce qu’ils veulent faire comme métier, ils sont en psychologie plus ou moins par défaut.
Une partie de ceux qui viennent de bacs pro ou techno ne sont pas vraiment préparés à des études universitaires, comme la psychologie, qui sont assez théoriques au départ et demandent une grande autonomie de travail.
Certains étudiants de L1 ont des difficultés dans les disciplines de base (français, écrit, mathématiques, méthodes de travail…), et ils doivent donc suivre des cours de remises à niveau.
D’autres étudiants s’adapte mal à la liberté qui existe à l’université qui rompt avec l’encadrement strict du lycée. On peut aussi citer une partie des étudiants qui ont des difficultés économiques qui viennent compliquer leur investissement universitaire. Bref, je ne sais pas s’il s’agit de « défauts », mais ce sont plutôt des obstacles qui peuvent gêner la réussite universitaire.
On peut aussi penser que les étudiants, en majorité, sont trop scolaires, ils se contentent de faire ce que les profs leur disent de faire (ce qui est déjà bien), mais ils ne vont pas au-delà, ils ne se déploient pas au-delà de la logique : cours-révision-examen-diplôme. Parfois on ressent un manque de curiosité intellectuelle. Une partie d’entre eux est un peu « consommatrice » de cours en vue d’un diplôme. C’est légitime, mais en termes de développement intellectuel et culturel, c’est limité. L’université est là aussi pour stimuler la curiosité et l’épanouissement intellectuel et culturel, pas seulement pour organiser des examens et délivrer des diplômes en vue d’une insertion professionnelle.

Quelle est la principale qualité des étudiants en L1 ?
Cela dépend des uns et d’autres là encore. Comme ils sont jeunes, on peut citer la curiosité, la vitalité, l’appétit de connaissances, en tout cas pour une bonne partie d’entre eux.
En psychologie, les étudiants sont souvent sympathiques et intelligents. C’est agréable de travailler avec eux (ce n’est pas de la démagogie, juste un constat personnel). D’autant que la psychologie est une discipline qui renvoie régulièrement vers soi-même : en apprenant le fonctionnement de la vie psychique, on est obligé de se questionner sur son propre fonctionnement, sa personnalité, ses motivations, etc. Cela peut rendre plus personnel l’engagement dans les études. Et cela peut amener à des relations plus intéressantes entre profs et étudiants et entre étudiants.

Peut-on réussir ses études tout en ayant un job-étudiant ?
Oui, on peut, plusieurs le font chaque année, même des étudiants plus âgés qui reprennent des études tout en travaillant. Mais c’est plus difficile, car le travail demande du temps et de l’énergie, il peut aussi être source de stress. Pour les étudiants salariés, le plus souvent, les études sont plus longues, ils répartissent leurs études sur plus d’années de façon à les réussir.

Est-il utile de participer à la vie de l’Université ?
Il y a à l’université toutes sortes d’associations et d’activités possibles (sportives, culturelles, militantes, syndicales, etc.) A mon avis, ces activités sont en elles-mêmes enrichissantes et favorisent l’engagement dans l’université et donc dans les études (ça rend l’université plus agréable et plaisante, plus ouverte).
De plus ça permet aussi de rencontrer d’autres étudiants, ce qui n’est pas toujours facile à l’université. Donc oui, je dirais que c’est utile.

Les étudiants en L1 doivent-ils déjà penser au Master ? Un conseil ?
Là encore, tout dépend des projets de chacun. Pour ceux qui veulent être psychologue, la question de la spécialité de master (il y a six spécialités de master en psychologie, correspondant à autant de pratiques différentes du métier de psychologue) se posera dans les années supérieures, en particulier en L3. En L1 il vaut rester ouvert et découvrir les différentes spécialités au travers des cours de L1.

Un étudiant en L1 doit-il déjà penser à son projet professionnel ?
S’il sait déjà ce qu’il veut faire, il devrait en même temps approfondir son choix (par des lectures, des rencontres, des discussions…) et rester ouvert aux autres possibilités, car son choix, en L1 est probablement encore peu informé et peut donc évoluer. S’il ne sait pas ce qu’il veut faire, alors je lui conseillerai de rester ouvert à toutes les spécialités de psychologie, mais aussi à d’autres disciplines et métiers. En étant dynamique et curieux, il trouvera probablement à un moment ou un autre une orientation qui lui paraîtra intéressante pour lui.
En attendant cette « révélation », je lui conseille de travailler pour réussir son année d’étude, même si elle ne lui plait qu’à moitié : une année réussie, c’est toujours ça de pris pour l’avenir, c’est bon pour le moral, et ça développe des compétences qui pourront être utiles dans d’autres orientations, ou même professionnellement (écriture, analyse, synthèse, communication, méthodes de travail, etc.)

Un étudiant qui ne part pas à l’étranger est-il désavantagé pour les dossiers de Master ou pour sa vie professionnelle ?
Pour les études et les métiers de la psychologie, de façon générale, non, il n’en sera pas désavantagé. Cela dit, un semestre à l’étranger est toujours intéressant et formateur, c’est donc à encourager si l’étudiant le souhaite et si les conditions s’y prêtent.

Un étudiant doit-il continuer les langues vivantes même s’il veut travailler en France ? Oui, c’est important, en particulier l’anglais, car c’est la langue des publications scientifiques internationales et un psychologue devrait savoir lire ces publications pour rester à niveau. En master, les étudiants ont des travaux de recherche à effectuer et cela impliquera qu’ils lisent au moins quelques articles en anglais. Par ailleurs, connaitre d’autres langues est toujours intéressant et enrichissant, par exemple si l’on travaille comme psychologue avec des personnes d’autres cultures.

Si l’étudiant pense s’être trompé de filière que peut-il faire ?
Changer ! Il ne faut pas voir l’orientation et la carrière professionnelle comme un long tunnel dans lequel on s’engagerait pour les 40 prochaines années, mais plutôt comme un chemin avec de nombreuses bifurcations possibles, des carrefours, des ronds point, des aires de détente. Pour s’orienter il faut faire des expériences. Essayer la psychologie, peut apprendre à un étudiant que ce n’est pas ça qu’il veut faire. C’est bien, c’est positif, il a appris quelque chose sur lui-même qui l’aide dans son orientation future, ce n’est pas un échec, mais un élément de progression. Ensuite, quand il constate que cela ne lui plaît pas en cours d’année, je lui conseillerai quand même soit d’aller directement vers autre chose si c’est possible (concours, travail…), soit de prendre ce qu’il y a à prendre pour lui dans cette année d’étude là (poursuivre les cours qui l’intéressent ou qui lui sont utiles, s’entraîner aux examens, développer sa culture générale, etc.).
Mais je déconseille d’arrêter pour ne rien faire, ce ne sera ni formateur ni intéressant et ce sera difficile de reprendre autre chose plusieurs mois après. Bref, rester engagé et actif.

Quel(s) est (sont) selon vous le(s) point(s) fort(s) de l’Université Paris Ouest ?

La formation en psychologie à Paris 10 est en même temps ouverte et diverse (quasiment toutes les spécialités sont représentées) et unifiée (nous travaillons ensemble et en collaboration entre les spécialités).
Par exemple en psychologie clinique et psychopathologie, le master propose en même temps une ouverture sur les thérapies comportementales et cognitives et sur la psychanalyse (ainsi que d’autres approches), ce qui est très enrichissant pour les étudiants et original en France.
Il existe aussi pour les étudiants de L1 de nombreuses aides pédagogiques spécifiques (tutorat, cours en ligne, remise à niveau…) et de façon générale l’université est bien équipée (BU et BUFR, CROUS, piscine, sports, associations…). Tout cela contribue à la réussite des études, à condition que les étudiants les utilisent, bien sûr !
 



Le SUIO remercie chaleureusement M.Bouvet pour sa disponibilité et son professionnalisme.
 

Mis à jour le 22 août 2014